Interview de Jean-Laurent Del Socorro, auteur et éditeur

Jean-Laurent, je me souviens des Aventuriales de Ménétrol en 2019. Nous étions sur la même table de dédicace, j’ai renversé une carafe d’eau près de tes romans et ils ont échappé à l’inondation par miracle. Pourtant, tu as tout de même couru le risque de devenir l’éditeur d’Anergique, ce qui montre ta magnanimité !

Je m’en souviens très bien également ! Les salons sont autant des occasions de rencontres que de nouveaux projets. C’est en effet de là que l’aventure de ton roman Anergique a démarré entre nous. Et ça y est, le livre est là, maintenant ! C’est vraiment une des magies des festivals, avec la rencontre avec les lectrices et les lecteurs.

Crédits photo Amélie Baldini
  • Plus sérieusement, je te laisse te présenter. Tu exerces à la fois le métier d’auteur et celui d’éditeur, est-ce que tu les trouves complémentaires ? En tant qu’éditeur, que cherches-tu dans un roman ?

Je suis auteur à temps plein depuis peu. J’écris essentiellement des romans de fantasy historique (ou d’historique fantasy, comme j’aime le dire, car la partie imaginaire de mes ouvrages est souvent moins importante que la dimension historique), quelques nouvelles de science-fiction et Les Chevaliers de la raclette, une série jeunesse que nous nous partageons avec ma collègue Nadia Coste.

Je suis aussi éditeur indépendant pour les éditions ActuSF (chez qui je publie mes romans). Je suis par exemple l’éditeur d’autrices étrangères, comme Ellen Kushner (À la pointe de l’épée mais aussi son roman celtique Thomas le rimeur qui va ressortir en mai prochain sous une superbe couverture de Zariel) et Ellen Klages (Passing Strange, des portraits de femmes à San Francisco en 1940, teintés de réalisme magique), mais aussi d’auteurs et d’autrices francophones comme Philippe Auribeau (et son roman noir lovecraftien Écarlate), Estelle Faye (dont je suis un fanboy absolu et dont je suis mille fois aux anges d’avoir publié Un reflet de lune, dans l’univers poétique de Un éclat de givre) … ou encore une certaine Célia Flaux avec Anergique, une jeune autrice très prometteuse ^^.

Ces deux métiers sont effectivement assez complémentaires. Je me sers de mon expérience d’auteur pour travailler les textes que je publie. Mais la façon dont les autres autrices et auteurs abordent l’écriture, les corrections… enrichissent ma propre  pratique.

Je cherche essentiellement des romans compacts, souvent en un tome unique, qui se suffisent à eux-mêmes. J’ai une appétence pour les textes à la fantasy discrète ou fantastique, et si possible qui abordent des thématiques sociétales, historiques… etc.

  • Lors des corrections éditoriales d’Anergique, j’ai remarqué ton attention par rapport aux stéréotypes de genre. Par ailleurs, tes romans donnent une place importante aux personnages féminins. Est-ce un sujet qui te tient à cœur ?

La chasse aux stéréotypes, aux clichés, etc… est de plus en plus présente dans l’édition je trouve, et c’est vraiment très bien. Réfléchir à ce qu’on ne transmette pas des idées sexistes, racistes… c’est capital. Cela peut paraitre une évidence, mais c’est parfois insidieux dans un texte, avec des petites habitudes d’écriture qui n’ont rien de méchantes au départ – et qui ne sont jamais délibérément mal intentionnées de la part des autrices et des auteurs – , mais qui véhiculent pourtant des stéréotypes. On doit vraiment se montrer vigilants pour ne rien laisser passer.

Cela soulève la question des lecteurs et des lectrices en sensibilité (sensitivity readers), qui traquent les extraits qui échappent à l’auteur et peuvent être perçus comme racistes, homophobes, misogynes…. par les lectrices et les lecteurs concerné.e.s. Ces sensitivity readers arrivent en France et c’est très bien, même si certaines personnes les perçoivent comme des censeurs. Ce sont plus des regards de spécialistes averti.e.s selon moi. Ils enrichissent les textes, pas l’inverse. J’ai d’ailleurs fait appel à eux pour mon prochain ouvrage Du roi je serai l’assassin

J’ai en effet toujours une grosse réflexion sur la place des personnages féminins dans mes romans : comment faire pour que ce ne soit pas sexiste, un cliché, qu’elles soient représentées dans tous les domaines, que leur temps de présence « à l’écran » dans le livre par rapport aux personnages masculins soit équilibré, la féminisation des noms… Forcément, cela transparait dans mon travail d’éditeur. Je fais de mon mieux, mais dans mes deux métiers il me reste pas mal de chemin à parcourir, de bons réflexes à acquérir…

  • Tes romans mêlent l’imaginaire avec la réalité historique, ce qui nécessite une connaissance pointue des périodes concernées. Qu’est-ce qui t’attire dans l’histoire ? Comment procèdes-tu pour tes recherches ? Jusqu’à quel point colles-tu aux faits historiques ?

Je ne suis pas historien du tout. Je m’intéresse à l’histoire. Je découvre une période ou un personnage fascinant. Je me dis que cela ferait une belle histoire. J’approfondis et cela donne parfois un roman. C’est typiquement ce qui est arrivé par exemple pour mon roman Boudicca, qui raconte l’histoire d’une reine celte incroyable mais que je ne connaissais pas du tout.

J’ai un long travail de recherche documentaire. La première phase est de repérer, choisir et resserrer les sources que je vais utiliser. La seconde, de les récupérer (parfois de les trouver tout court, car elles sont indisponibles) et de les compulser. Je complète souvent au coup par coup par des articles commentaires et / ou des lectures d’ouvrages si vraiment ma première sélection ne suffit pas. 

Ma règle d’or : je dois coller au fait historique à 100 %. Cela m’arrive de me tromper bien sûr– pas trop souvent j’espère ^^ – mais sinon, le but du jeu, c’est que l’aspect fantasy ne doit jamais prendre le pas sur l’histoire réelle. J’ai d’ailleurs des relecteurs et relectrices spécialistes des périodes que j’aborde qui vérifient que globalement mon approche historique tient la route, et qui me recadrent si ce n’est pas le cas.

  • Avec ta permission, je voudrais parler de ta dyslexie. Est-ce qu’elle te pose des difficultés dans ton quotidien d’auteur et d’éditeur ? Certains apprentis-auteurs doutent de leurs capacités pour cette raison, qu’aimerais-tu leur dire ? Quelles sont les compétences d’un auteur selon toi ?

Pour préciser, je dis que je suis dyslexique par facilité, je ne me suis pas fait évaluer, mais je suis bien dys-quelque chose. J’écris mes lettres et mes mots à l’envers, etc… Rien que pour taper cette interview, je reviens sur chaque (et je dis bien chaque) phrase pour remettre des lettres dans le bon ordre.

Au quotidien, cela peut paraitre éprouvant, mais je m’y suis fait. Cela rend mon écriture plus lente (forcément) mais paradoxalement, cela me force à me relire, à réécrire… du coup, j’en tire des aspects positifs. Donc, si vous êtes vous aussi dyslexique, pas de souci, rassurez-vous, vous pouvez devenir auteur ou autrice ^^ !

Pour être auteur, il y a deux points capitaux. D’abord il faut lire vraiment de tout. Pas seulement des textes du genre que l’on écrit, mais de la littérature générale, des essais, du polar, de la bd, du manga, des journaux, de la poésie, du webtoon… C’est la formation continue de l’auteur et de l’autrice : s’enrichir des idées, des thématiques, des approches stylistiques des mots… des autres.

Le second point, c’est être capable de réécrire ses textes. Et tout ce que ça implique autour : être capable de faire lire son texte, d’accepter des retours, de les intégrer,  de couper ou au contraire d’enrichir certains passages. On devrait parler de réécrivain selon moi pour évoquer une autrice ou un auteur pro, plus que d’écrivain.

  • Pour finir, veux-tu nous parler de tes prochains projets ?

Le tome 4 des Chevaliers de la raclette – la série jeunesse que nous écrivons en parallèle avec Nadia Coste – sort ces jours-ci, fin février/début mars 2021 !  Il s’intitule Les Derniers jours de Boutae, avec une couverture signée Cindy Canévet. Les chevaliers et chevalières voyagent dans le temps et se retrouvent à Annecy à l’époque romaine. De nouveaux personnages apparaissent, je vous laisserai la surprise de les découvrir. Je remercie encore au passage Laurie Tremblay Cormier, l’archéologue et chargée de mission du château musée d’Annecy qui m’a aidé et prodigué de nombreux conseils pour mes recherches historiques sur cet ouvrage.

Viendra en avril prochain Du roi je serai l’assassin, un roman de fantasy historique qui replonge dans l’univers de mon tout premier roman, Royaume de vent et de colères (avec une couverture que j’adore de Benjamin « Zariel » Chaignon). Nous sommes en Espagne au XVIe siècle, et nous suivons Sinan, un morisque converti au catholicisme après la Reconquista espagnole. Il va essayer de se trouver une identité entre son père violent et l’Inquisition qui traquent les faux convertis.  Le roman est en deux parties : Grenade pour le jeunesse de Sinan, puis à Montpellier pour ses études de médecine qui vont aussi le plonger dans le chaos des guerres de religions qui débutent, mais aussi dans une quête de la pierre du Dragon aux pouvoirs magiques. 

Du roi je serai l’assassin est totalement indépendant, vous n’aurez pas besoin de lire  Royaume de vent et de colères pour l’apprécier … mais, il y aura des clins d’œil bien sûr ^^.

Enfin, je serai également au sommaire d’une anthologie de nouvelles uchroniques sur Napoléon Bonaparte, dirigée par Stéphanie Nicot, aux éditions Mnémos.

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